L’ennui devant Verdun
Event ID: 100
15 janvier 1915
Source ID: 4
« Pour un esprit aussi agité que le mien, mon activité avant Verdun était tout à fait qualifiable d’« ennuyeuse ». Au début, j’étais moi-même dans la tranchée, à un endroit où il ne se passait rien ; puis je suis devenu officier d’ordonnance et j’ai cru que j’allais vivre davantage. Mais là, je me suis coupé les doigts. De combattant, j’ai été relégué au rang de cochon d’étape. Ce n’était pas encore tout à fait une étape, mais le plus loin où j’ai pu m’aventurer, c’était à quinze cents mètres derrière la ligne de front. Là, j’ai passé des semaines sous terre, dans un abri chauffé à l’épreuve des bombes. De temps en temps, on m’emmenait à l’avant. C’était un gros effort physique. Car on montait, on descendait, on se croisait, on traversait un nombre infini de tranchées d’approche et de trous boueux, jusqu’à ce qu’on arrive enfin à l’avant, là où ça claquait. Lors d’une visite aussi brève chez les combattants, je me sentais toujours très bête avec mes os sains. A l’époque, on commençait à travailler sous terre. Nous ne savions pas encore ce que cela signifiait vraiment, construire une galerie [42] ou avancer une sape. On connaissait certes ces noms grâce à l’enseignement de la fortification à l’école de guerre, mais il s’agissait d’un travail de pionnier auquel un autre mortel n’aurait pas aimé s’atteler. Mais là-bas, sur la colline des Combres, tout le monde creusait activement. Chacun avait un pic et une pioche et s’efforçait d’aller le plus loin possible dans la terre. C’était assez amusant d’avoir les Français à cinq pas devant soi à certains endroits. On entendait le type parler, on le voyait fumer des cigarettes, de temps en temps il jetait un bout de papier. On discutait avec eux, et pourtant on cherchait à s’énerver de toutes les manières possibles (grenades). Cinq cents mètres en avant et cinq cents mètres en arrière des tranchées, la forêt dense de la Côte Lorraine était fauchée par le nombre infini de balles de fusil et de grenades qui sifflaient sans cesse dans l’air. On ne croirait pas qu’un homme puisse encore vivre là devant. La troupe à l’avant ne trouvait même pas cela aussi grave que les gens de l’étape. Après une telle promenade, qui avait lieu la plupart du temps aux toutes premières heures du matin, la partie la plus ennuyeuse de la journée recommençait pour moi, à savoir jouer à l’ordonnance du téléphone. * [43]Pendant mes jours de congé, je m’occupais de mon métier favori, la chasse. La forêt de la Chaussée m’en donnait amplement l’occasion. J’avais senti des truies lors de mes promenades et je m’occupais maintenant de les repérer et de me mettre à l’affût la nuit. Les belles nuits de pleine lune et de neige m’ont aidé. Avec l’aide de mon garçon, je me construisais des miradors à des endroits bien précis et j’y montais la nuit. J’ai passé plus d’une nuit dans les arbres et j’ai été retrouvé le matin comme un glaçon. Mais cela en valait la peine. Une truie en particulier était intéressante, elle traversait le lac à la nage chaque nuit, s’enfonçait dans un champ de pommes de terre à un endroit précis et revenait ensuite à la nage. Bien sûr, j’étais particulièrement tenté de faire plus ample connaissance avec cet animal. Je me suis donc installé sur la rive de ce lac. Comme convenu, la vieille tante arriva à minuit pour prendre son repas de nuit. J’ai tiré pendant qu’elle nageait encore dans le lac, j’ai fait mouche, et l’animal aurait presque bu si je n’avais pas pu l’attraper au dernier moment pour la retenir par un canon. Une autre fois, alors que je chevauchais avec mon garçon dans un couloir très étroit, plusieurs sangliers ont changé de direction devant moi. Je suis vite descendu, j’ai saisi le mousqueton de mon gars [44] et j’ai fait quelques centaines de pas. Effectivement, un autre gars est arrivé, un sanglier imposant. Je n’avais jamais vu de sanglier et j’étais très étonné de voir à quel point il était énorme. Maintenant, il est accroché comme trophée ici dans ma chambre ; c’est un beau souvenir ».
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